Yéniches, Manouches/Sintés peinent à perpétuer leur mode de vie nomade faute d'emplacements adaptés. Une fondation tire la sonnette d'alarme dans un nouveau rapport publié vendredi. Elle réclame une vingtaine de places supplémentaires en Suisse romande. Voir le reportage de la RTS.
Ils ont le passeport suisse, sont catégorisés minorités nationale par la Confédération et ont été reconnus victime d’un crime contre l’humanité au siècle passé. Et pourtant, les Yéniches, Manouches/Sintés peinent à vivre selon leur mode de vie traditionnel.
La raison? Un manque criant de places d'accueil pérennes sur le territoire romand. La Fondation Assurer un avenir pour les gens du voyage Suisse a publié vendredi un rapport sur la situation.
Une vingtaine de places manquent à l'appel
Selon la fondation, il faudrait créer une vingtaine d'emplacements supplémentaires en Suisse romande. Les besoins se concentrent particulièrement sur l'axe Genève-Lausanne, sur la Côte, dans le Chablais et la Broye.
Les places existantes ne sont pas toutes pleines en permanence. Mais une offre étendue reste indispensable pour assurer le tournus des familles nomades, d’après le rapport.
"Il faut pouvoir garantir que ces gens puissent vivre le mode de vie qui est le leur, qui est protégé par le droit", explique Marie Marchand, cheffe de projet et autrice du rapport, dans La Matinale. "Pour pouvoir vivre ce mode de vie et aussi le transmettre aux générations futures, il faut leur permettre d'avoir un réseau d'aires au travers du territoire."
Une progression beaucoup trop lente
En cinq ans, le nombre d'emplacements n'a que très peu évolué. Marie Marchand a fait le calcul. "Au train où vont les choses, il faudrait encore 80 ans avant que le besoin soit couvert en Suisse", déplore-t-elle.
En 2025, la Confédération a reconnu un crime contre l'humanité pour les placements forcés des enfants du voyage au milieu du siècle passé. Cette lenteur prolonge les discriminations subies par ces communautés, selon les responsables de la Fondation.
"Ce ne peut pas être que des paroles"
Julie Leon, membre de la communauté yéniche, dénonce, elle aussi, cette situation. "On ne peut pas seulement dire il y a eu un crime contre l'humanité et puis être dans des situations comme on est aujourd'hui", affirme-t-elle. "Il faut justement qu'ils fassent des choses pour nous, qu'ils fassent des emplacements pour nous, qui montrent que ce n'est pas que des paroles."
Le quotidien des familles nomades est marqué par cette incertitude permanente. "On pense tout le temps à ça. On est là deux semaines, après, on se demande où on va aller?", témoigne Julie Leon. "En Suisse alémanique, il y a beaucoup plus d’emplacements. Ici, ça semble bloqué."
La Confédération renvoie aux cantons
La Confédération n’a pas souhait réagir au micro de la RTS. La responsable de la communication Anne Weibel affirme néanmoins que l’Office fédéral de la culture a bien pris connaissance du rapport et renvoie la balle aux cantons et aux communes.
L'OFC "est conscient des difficultés à créer des places supplémentaires, dans un contexte complexe qui ne dépend pas seulement de questions politiques ou financières mais également de questions d'acceptation sur place", est-il précisé dans une prise de position écrite.
Réticences communales et cantonales
Bon nombre de communes et de cantons restent en effet réticents. Les obstacles invoqués sont multiples: manque d'infrastructures, de personnel ou mauvaises expériences avec d'autres communautés du voyage.
La situation à Aigle (VD) illustre ces difficultés. La commune a accueilli par le passé différentes communautés, mais n'a pas donné suite favorablement cette année. "Ce point relève surtout de la charge importante sur notre personnel communal, modeste, et déjà surchargé", explique Grégory Devaud, syndic d'Aigle.
La commune estime avoir fait "sa part" et souhaite un tournus entre toutes les communes de plaine du Chablais.
De nombreuses communes mettent ponctuellement à disposition des terrains pour les gens du voyage suisse. "Il y en a une quinzaine sur le canton de Vaud", selon le médiateur cantonal vaudois pour les gens du voyage, Laurent Curchod. Celui-ci relative le manque de places: "Généralement, ces solutions temporaires permettent de répondre à la demande."
Quand l'accueil fonctionne bien
Pourtant, là où les places fixes existent, les rapports sont souvent bons. Le Mont-sur-Lausanne accueille la seule place pérenne de Suisse romande pour les Yéniches et Manouches/Sintés en été. Lors de la présentation du projet, la population s'était pourtant fortement opposée.
Aujourd'hui, la syndique Laurence Muller-Achtari témoigne d'une expérience positive. "Ça se passe bien, on n'a aucune remontée ni de la population ni des entreprises", assure-t-elle. "Il y avait beaucoup de craintes, mais en fin de compte ça se passe extrêmement bien. J'encourage d'autres communes à faire la même chose."